Quaero: 10 raisons pour lesquelles le moteur de recherche franco-allemand va échouer
Après quelques notes désordonnées sur Quaero, j'ai essayé de synthétiser les raisons pour lesquelles je pensais que Quaero allait être un échec. La même note est aussi sur mon blog anglais et se balade pas mal sur la blogosphère: 10 reasons why Quaero will fail. Le voici donc en français avec en bonus deux minutes de coup de gueule sur Direct 8 au journal de Guillaume Klossa.
1. Une marque très mauvaise.
Peu de personnes savent l'épeler correctement d'emblée et les personnes à l'origine du projet n'ont même pas été capables d'obtenir Quaero.com qui appartient à une entreprise. On m'expliquera que ce n'est pas grave puisque rien n'est en ligne et que Quaero n'a pas vocation à exister autrement qu'un "grand programme industriel" mais je ne suis pas très convaincu par cette réponse.
2. Centralisé et fermé.
Peu de projets centralisés à ce point réussissent. Le web est décentralisé par essence et constitué en réseau à la fois de contributeurs et d'utilisateurs. Observez par exemple la manière dont Firefox réussit à gagner des parts de marché contre Internet Explorer, ou encore bine sûr Wikipédia. Ces deux derniers sont le fruit de milliers de contributions totalement décentralisées et ouvertes (plug-ins, API...).
3. Secret.
Quaero est tellement secret que finalement je n'ai trouvé personne capable de vraiment expliquer ce dont il s'agit. Avec l'évolution d'un monde de médias de masse vers celui d'une gigantesque conversation dans laquelle des millions d'internautes s'expriment tous les jours la seule manière d'évoluer de manière efficace est de manière transparente et avec les futurs utilisateurs du produit. Regardez comment Google a élaboré Gmail comme beaucoup d'autres initiatives, en les ouvrant le plus tôt possible et en laissant tester un maximum de personnes. Celles-ci donnent leurs avis et critiques en permanence et font évoluer le projet en fonction de ce qu'ils veulent réellement. La période où l'on concevait un grand projet de manière secrète en espérant qu'il répondra aux besoins des Internautes est révolue, il faut le construire avec eux. C'est aussi la démarche adoptée depuis le début il y a trois ans dans le même domaine le moteur de recherche de blogs Technorati.
4. Pas de buzz, pas d'adoption
Le darwinisme est la voie naturelle des projets internet, une sélection naturelle se fait par l'adoption des utilisateurs dès le début. Si le projet plaît, il réunit dès le début une véritable communauté autour de lui, sinon il disparaît. Skype a franchi le cap des 100 millions d'utilisateurs quasiment sans aucune publicité en basant son succès sur le bouche à oreilles dès son lancement et avant même d'avoir un produit réellement fiable. A contrario, personne ne sait ce que Quaero est réellement et quand il sera lancé. Pire, si vous cherchez un peu, vous trouverez que "Quaero c'est Exalead" des mots de son Président. Si le moteur de recherche exalead semble avoir bien des qualités sont adoption par les internautes et le trafic qu'il génère est loin d'être convainquant pour un projet si bien financé.
5. Une galaxie d'acteurs qui ne se sont pas illustrés sur les dernières innovations Web
Environ 25 organisations se partagent les 260 millions d'euros annoncés (on lit parfois 90 millions, les sources sont incertaines). Même si beaucoup d'entre elles ont une excellente réputation en général, je ne vois rien qui fassent d'elles des acteurs innovants du "Web 2.0" aujourd'hui. A titre d'exemple, je ne les vois pas impliquées dans les standards qui se développent le plus vite aujourd'hui, comme le RSS ou encore le tagging. Elles semblent absentes du nouveau web qui se définit aujourd'hui.
6. Pas vraiment international
Jacques Chirac a présenté Quaero comme une initiative franco-allemande alors que Deutsche Telecom vient d'annoncer son retrait du projet en tant qu'acteur, adoptant une simple position d'observateur. La plupart des acteurs sont français, ce qui n'est évidemment pas un problème en soi mais en quoi est-ce un projet franco-allemand ou international ? Pourquoi ne l'avoir pas voulu européen ?
7. L'histoire sans fin ?
Quaero a été annoncé comme un projet sur cinq ans alors que Google n'a que 8 ans: ou sera Google lorsque nous lancerons enfin ce moteur de recherche ? Loin devant. Dans cette video de Jean-Michel Billaut, François Bourdoncle Président d'Exalead décrit le "programme" de manière très rassurante comme "un missile à têtes multiples" et admet en même temps qu'il n'a aucune idée de la date de lancement. On lit aussi qu'il devait être présenté au public début 2006 et nous attendons toujours de voir du concret.
8. Pas assez d'euros.
Microsoft est presque inexistant dans la guerre des moteurs de recherche alors qu'il investirait 1.1 milliard de dollars uniquement en 2005 sur son moteur MSN Search. Ou comptons nous aller avec 260 millions d'euros ? Google a généré plus de deux milliards de dollars de revenus au trimestre dernier. Nous lançons un concurrent qui arrivera cinq ans en retard avec cinquante fois moins de budget... Et encore, Skype a démontré que l'on pouvait lancer des projets adoptés par des masses d'utilisateurs avec peu de fonds, mais avec une forte adoption dès le début, voir le 4. plus haut, mais c'est une autre démarche.
9. Les euros des subventions ne valent pas les euros du capital risque.
Peut-être que personne n'a dit à Jacques Chirac que Yahoo! et Google avaient été démarrés par des étudiants d'université dans leurs chambres. On n'a pas du lui expliquer non plus comment fonctionnait l'industrie du web et le rôle des business angels et des capitaux risqueurs. Evidemment, cela se saurait si c'était le cas, il serait bien plus facile pour un entrepreneur de trouver des fonds en France, mais je m'égare. Où sont les entrepreneurs et financiers qui connaissent l'Internet autour de Quaero ? Ils ont un rôle clé dans les startups en les guidant au quotidien et en leur faisant bénéficier de leur expérience. Ils sont orientés vers les résultats et ne connaissent pas les lourdeurs politiques et administratives, ils sont prêts à pousser un entrepreneur à réinventer son projet s'il ne démarre pas comme prévu. Trop de politique au sein de 25 acteurs fortement subventionnés par l'Etat -et passant probablement trop de temps à se battre pour qui sera le plus bénéficiaire de cette pluie d'euros publics- semble bien déjà amener un résultat invisible à ce jour.
10. Google est en réalité mille startups.
Ceci n'est qu'un aperçu du nombre incroyable de projets au sein de Google. La société toute entière fonctionne comme un immense réseau de startups dans lequel chaque salarié est incité à développer sa créativité s'il le souhaite. C'est une des raisons pour laquelle Google est si innovant. Pourquoi ne pas adopter la même démarche plutôt que de tout centraliser et combien de startups pourrions nous aider à lancer avec 260 millions d'euros ?
S'il y avait une menace possible vis à vis de Google, elle serait open-source. Wikipedia est parvenu a dépasser son concurrent commercial Britannica en termes d'audience et souvent de qualité depuis longtemps. La seule organisation capable de menacer la position dominante de Microsoft sur le marché des navigateurs web est Mozilla avec Firefox. Ces deux réussites bien connues sont le fruit du travail décentralisé et acharné de milliers de volontaires qui ont des préoccupations non financières. Ceux-ci se lèvent le matin pour faire en sorte que le savoir humain ou l'outil principal de navigation web, le navigateur, ne soient pas contrôlés par des organisations commerciales peu innovantes dans les deux cas. La même chose pourrait bien arriver à Google et avec une chance importante de succès si le nombre de volontaires dans le monde est élevé. A ma connaissance il n'y a pourtant pas d'initiative d'envergure de ce genre et nous pouvons nous demander pourquoi. Probablement le "don't be evil" comme élément fondateur du travail de Lary Page et Serguey Brin, les fondateurs de Google, et la sympathie qu'ils ont généré autour du projet depuis le début. L'attitude en Chine de Google a généré des mécontents et montre un début de critique tant la puissance et le contrôle de Google sont impressionnants, mais ce n'est pas un mouvement d'ampleur capable de générer un mouvement anti-Google générateur d'un "Firefox like" contre lui.
Alors que l'univers open-source français est très développé, pourquoi ne pas développer Quaero de cette manière ? Ce n'est certainement pas en essayant de créer un "missile à têtes multiples" centralisé dans un monde décentralisé et globalisé et dans lequel créer des communautés internationales est plus important que le pays d'où elles viennent que nous y arriverons.
L'approche Quaero aurait été adaptée au siècle dernier, les règles du jeu viennent malheureusement de changer.









