Interview de Michel-Edouard Leclerc blogueur
Michel-Edouard Leclerc vient de répondre à une interview en anglais de Shel Israel pour son livre sur le blogging en entreprise, voici la version française dont est issue la traduction. J'ai eu le plaisir de déjeuner avec MEL Vendredi dernier, beaucoup de choses à dire, j'y reviendrai. Merci encore pour le déj, Michel-Edouard, et pour avoir accepté l'interview.
MEL, pourquoi avoir ouvert un blog ?
J’écris des notes tous les jours, dans un carnet que j’emporte partout avec moi. Ca correspond à deux besoins. L’un m’est personnel : c’est ma manière de structurer ma pensée, d’organiser les idées, de prendre le temps “d’y voir clair”. L’autre est quasi professionnel. Je dirige un groupement de 500 entreprises qui emploient 85 000 personnes. Tous les jours, j’anime des réunions de travail avec nos cadres, je préside des assemblées de dirigeants d’entreprise, je participe à des dizaines de conférences. J’y suis sans cesse interpellé sur les actions de mon groupe, mais aussi sur ma vision de l’entreprise, de l’économie et des rapports sociaux.
Pour économiser mon énergie et capitaliser sur des réponses déjà formulées, j’avais décidé de créer un site personnel. Mes collaborateurs, plus jeunes que moi et plus au fait de l’économie internet, m’ont convaincu d’y tenir un blog pour être plus réactif, plus en phase avec l’actualité.
Qu’avez-vous appris en « bloguant » ? Est-ce que le fait d’avoir un blog a modifié votre vision des choses ? Si oui, dans quelle mesure ?
Bloguer, c’est réfléchir devant les autres. C’est accepter de s’ouvrir à leurs commentaires, à leurs suggestions et à leurs critiques. Cette « exposition » au public entraîne deux attitudes. L’humilité d’abord. Il faut savoir se rétracter, faire amende honorable, réviser un argument ou le reformuler. L’exigence intellectuelle, ensuite. Quand on est à la tête d’une immense entreprise, on crée malgré soi une attente. Puisque, sur mon blog, je prétends nourrir le débat public, il m’appartient d’être le plus crédible possible, d’être cohérent, et de ne pas être pris en défaut entre ce que je dis, dans mes notes, et les pratiques de l’entreprise sur le terrain.
Vous êtes évidemment une personne très occupée, cependant vous intervenez souvent dans votre blog, sur des thématiques très variées. Pourquoi pensez-vous que le fait de « bloguer » mérite que vous y passiez autant de temps ?
Sur le blog lui-même, je passe une demi-heure par jour. Je ne veux pas être esclave de mon blog. Et puis, je ne suis pas un homme de bureau. Je suis tous les jours dans les avions et les trains, en province ou quelque part en Europe. Je ne veux pas me balader avec mon ordinateur, ni me sentir contraint de fréquenter des cyberbureaux dans les hôtels.
Je procède de la manière suivante : je prends connaissance des commentaires, le matin, sur le blog. J’en emporte avec moi une version papier ainsi que mon fidèle carnet de bord. Dans le train, je rédige rapidement mes réponses ou ma note du jour. Je les formule sur un dictaphone dont je laisse la cassette, le soir, à ma secrétaire. Il n’y a guère que le week-end, où j’ai un peu plus de temps, que j’interviens moi-même sur le clavier. Mais j’ai plus de plaisir à me concentrer sur le contenu des notes que d’être assis en face de mon écran, en ligne avec d’autres internautes.
Est-ce que vous encouragez d’autres membres du Mouvement E.Leclerc à ouvrir leur propre blog ? Est-ce qu’il existe une réelle « stratégie de développement du blog » dans le Mouvement ?
Plusieurs initiatives sont en cours. L’une, largement inspirée des suggestions de notre ami, Loïc Le Meur, concerne un projet de blog-test sur lequel nous travaillons. Il ne s’agirait rien d’autre que de tester en « live » des initiatives commerciales de notre groupe pour avoir une bonne réactivité des consommateurs. Sans passer par les panels de clients que les instituts de sondages nous proposent souvent, nous en espérons un élargissement du nombre de sondés, une plus grande transparence dans leurs réactions, ainsi qu’un enrichissement de leurs commentaires.
A l’interne aussi, nous avons ouvert un chantier. Sur un blog corporate, nous entendons mobiliser nos salariés et nos cadres sur la recherche des « meilleures pratiques dans notre métier ». Sur un thème donné, aussi prosaïque par exemple que l’agencement d’un rayon fruits et légumes, il s’agira de solliciter l’avis des chefs de rayon sur une manière d’optimiser l’offre et la relation clients. Il y a de nombreux développements envisagés.
A votre avis, comment vont se développer les blogs dans les années à venir en France et en Europe ?
Actuellement, on est dans une phase d’engouement. Chaque blogueur s’invite chez l’autre, y laisse une trace, rarement fidèle. Beaucoup de zappings. Mais déjà, le phénomène s’auto-régule, et l’on voit s’instaurer une sorte de segmentation de différents marchés. Il y a les blogs de jeunes qui, mieux que les chats, permettent d’échanger sur des idées, de la musique, et de créer un lien associatif plus dense (autour du sport, par exemple). Dans le monde de l’entreprise, ou celui des arts et de la culture, il existe aussi toute une floraison d’initiatives corporate.
Mais ce que j’observe, c’est qu’à côté des blogs d’entreprise ou de festivals, les dirigeants, les animateurs ou les artistes créent en parallèle leurs propres blogs, dissociés des premiers. Le blogging permet une plus grande humanisation (et une personnalisation) de la communication.
A votre avis, dans quelle mesure l’arrivée des blogs peut-elle changer la société ?
Les systèmes de communication, dans nos sociétés modernes, ont multiplié les possibilités d’information. Paradoxalement, ils les ont institutionnalisées. L’information est devenue une marchandise, un bien consommable. On prend ou on ne prend pas. On adhère ou on n’adhère pas. Le lien entre le citoyen et les médias est passif. Il n’y a pas d’enrichissement réciproque. Avec le blog, n’importe quel citoyen peut interpeller un homme politique, un dirigeant d’entreprise, lui demander (ou le forcer à) de justifier ses propos, d’argumenter, ou le prendre en défaut. Le blogging permet une forme de retour à la démocratie parce que, sur le net, on se rit des hiérarchies sociales et des statuts. N’importe quel salarié ou consommateur peut m’interpeller sur mon blog. En parallèle, ils peuvent aussi comprendre que derrière ma fonction et mon statut, il y a un homme qui a aussi des passions, une formation, une culture qui ne se limite pas à l’exercice de mon métier.
Attention, le modèle a ses revers. Si les marques et les entreprises investissent les blogs à des fins marchandes, en camouflant habilement leur objectif, il peut y avoir un discrédit du blogging tout aussi important que la méfiance actuelle éprouvée par nos concitoyens à l’égard des grandes chaînes de télévision commerciales ou des journaux.
Vous recevez, sur votre blog, de nombreux commentaires. Les lisez-vous tous ? Avez-vous appris quelque chose de ces commentaires ?
Je les lis tous. Ils sont d’inégal intérêt. Mais ils m’obligent, tous, à peaufiner mes arguments. Ce sont des bons tests avant que je ne prenne la parole dans des conférences. Par exemple, j’étais très emballé par l’idée d’appliquer une TVA réduite aux produits les plus respectueux de l’environnement (bio, commerce équitable, etc…). Cela permettait d’en booster les ventes, au détriment des produits les plus polluants. Mais j’ai retenu des commentaires qu’il était pratiquement impossible d’opérer une telle sélection.
Une autre fois, j’ai attaqué la volonté d’un député d’interdire, par la loi, la distribution de petits sacs plastiques gratuits pour emballer les produits en sortie de magasin. Il suggérait de mettre des sacs biodégradables. J’ai répliqué que c’était infaisable. Je suggérai de distribuer des sacs recyclables. J’ai été soutenu par beaucoup de blogueurs dans leurs commentaires. Du coup, c’est le député qui est intervenu pour nuancer sa proposition.
Dans ces deux cas, le blogging a constitué un élément modérateur.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans le fait d’avoir un blog ?
La nécessité de répondre de manière responsable. Au début, on prend ça comme une sorte de jeu intellectuel. Tous ces commentaires constituent finalement une forme de reconnaissance sociale. Avec l’accroissement de l’audience, on devient un peu addict. Ca flatte l’ego. Et c’est là qu’on mesure toute notre responsabilité.
Si l’on ne fait pas attention, un blog peut être non seulement un outil d’influence (ce qui est bien), mais aussi un outil de manipulation. Moi, je considère que la notoriété exige de nous une plus grande responsabilité dans ce que l’on écrit. Evidemment, ça n’empêche ni l’humour, ni la polémique.
Lors des dernières élections présidentielles françaises, vous avez été cité à plusieurs reprises comme un candidat potentiel à la Présidence. Vous avez déclaré aux médias que vous n’étiez pas candidat. Y a-t-il une chance que vous soyez candidat aux prochaines présidentielles ? Si tel était le cas, vous présenteriez-vous pour la droite ou pour la gauche ?
J’aime le débat public. Je suis passionné des questions politiques. Il se trouve que par mon métier, je suis à la tête d’un formidable observatoire de la vie sociale. Je dirige un réseau qui travaille avec 8 000 fournisseurs industriels, une trentaine de banques et toutes les administrations. Mon groupe est implanté dans plusieurs pays d’Europe, et achète des marchandises partout dans le monde. Grâce à ces liens, à nos réseaux et au travail de nos cadres, j’ai acquis une certaine vision de la société. Et j’essaie d’en nourrir le débat public.
D’autres chefs d’entreprise sont dans ma situation. Mais ils n’osent pas prendre la parole. Je crois que c’est une erreur. Il ne faut pas laisser l’expertise politique aux seuls professionnels de la politique. Moi, j’ai choisi de ne pas garder la langue dans ma poche et de dire ce que je pense. C’est pour ça que mes concitoyens plébiscitent ma personne dans les sondages. Ils aiment qu’on dépense de l’énergie pour la société. Ils applaudissent à une certaine forme de courage. Et j’en suis extrêmement flatté.
Mais je n’envisage pas de me présenter aux élections. Justement, je crois que je suis plus légitime et plus efficace dans mon activité économique. En 20 ans, avec mon groupe, on a réussi à faire bouger le droit de la concurrence français, qui était bien poussiéreux. Nous avons obtenu des tribunaux la condamnation des monopoles pétroliers. Nos actions ont ouvert à la libre concurrence le marché des cosmétiques, de la parapharmacie, du textile de marque. Je me suis beaucoup engagé pour le passage pratique à l’euro. Et bien sûr, sur les prix.
L’une des questions majeures aujourd’hui, c’est celle de l’environnement et du développement durable. Je me bats pour le développement du commerce équitable, pour économiser l’énergie, diminuer les emballages ou les recycler. Si j’étais parlementaire, je serais peut-être un peu écouté. Mais en tant que chef d’entreprise qui s’exprime avec toute la puissance d’un réseau commercial, je peux expérimenter des idées et les rendre beaucoup plus crédibles.
Oui, c’est sur le terrain que je me sens plus efficace. Sur mon blog, comme ailleurs dans toute sorte de médias, je peux faire passer plus d’idées positives que si j’avais été maire d’une ville ou député de tel département.









