27/07/2004

L'appétit d'ogre des start-up Internet

Je discutais tout à l'heure avec Jacques-Olivier Martin du Figaro des rachats d'entreprises françaises par des sociétés américaines et Jacques-Olivier m'a envoyé un article sur le rachat par Kelkoo que je poste ici car il me semble très intéressant, j'y reviendrai lors d'une future note sur le rachat par Six Apart.

"Kelkoo rachète cinq sociétés avant de se faire avaler par Yahoo ! qui en avait déjà absorbé quatorze autres - L’appétit d’ogre des start-up Internet"


Par Jacques-Olivier MARTIN 21 04 2004

"HIGH-TECH Kelkoo rachète cinq sociétés avant de se faire avaler par Yahoo ! qui en avait déjà absorbé quatorze autres

L’appétit d’ogre des start-up Internet

On naît, on rachète et on se fait croquer... Le cycle de vie des jeunes entreprises innovantes est impitoyable. Le récent rachat de la vedette française de l’Internet, Kelkoo, par le portail américain Yahoo ! vient une fois encore de le rappeler. Quelques semaines plus tôt, Noos, premier câblo-opérateur français, tombait dans l’escarcelle du groupe américain Liberty Media. IBazar est devenu EBay, tandis que le voyagiste Travelprice s’est fait absorber par le britannique Lastminute.com. La liste des proies est encore plus fournie si l’on revient quelques années en arrière. Les start-up françaises ont bel et bien pour sort habituel de se faire racheter par des groupes étrangers.
Faut-il s’en inquiéter ? Peut-être. Est-ce anormal ? Pas vraiment. A y regarder de plus près, l’économie des jeunes entreprises innovantes, que ce soit dans l’Internet, les télécoms, les sciences de la vie dans une moindre mesure, s’organise autour des fusions-acquisitions. Le parcours de Kelkoo en est du reste le plus parfait exemple.
Créée à la fin de 1999, la société spécialisée dans la comparaison des prix s’est découvert un appétit d’ogre quelques mois après son irruption sur la Toile. Pierre Chappaz, son fondateur, n’a toujours eu qu’une seule ambition : acquérir le plus rapidement possible la taille européenne afin de mutualiser les coûts de développement et de gagner l’audience suffisante pour faire décoller son chiffre d’affaires. L’année 2000 marque l’attaque éclair. Kelkoo commence par racheter Shop Genie, son homologue britannique, puis se tourne vers l’Espagnol Donde Comprar, enchaîne en reprenant le Néerlandais Zoomit et termine avec le rachat de la start-up norvégienne Koolvjser. Quatre opérations en moins d’un an.
En 2003, Pierre Chappaz convainc ses investisseurs de le laisser croquer Monsieur Prix. Kelkoo est alors un solide leader européen. La société affiche 42,5 millions d’euros de recettes et dégage près de 12 millions de bénéfices... avant de tomber dans l’escarcelle de Yahoo !, un prédateur d’une tout autre dimension. Sur la même période, le géant américain du Web a croqué quatorze entreprises technologiques. C’est beaucoup, mais bien moins que Cisco. En une décennie, cet équipementier des télécoms a avalé plus de 80 sociétés.
A l’instar de Kelkoo, il apparaît que ce développement par croissance externe concerne les entreprises technologiques quelle que soit leur taille. « Dans les hautes technologies, les groupes leaders ne réalisent globalement qu’un quart des rachats effectués aux Etats-Unis depuis 1965 », constate une étude publiée par Digitip à la fin de l’année 2002.
Les raisons d’une telle stratégie de croissance sont multiples. Pour les plus grandes entreprises, les acquisitions permettent de récupérer des innovations indispensables à leur développement. Dans d’autres cas, la croissance externe permet d’accélérer dans la course à l’internationalisation. Elle est rendue d’autant plus nécessaire que la taille est primordiale pour réaliser des économies d’échelle et qu’il existe, sur Internet notamment, une véritable prime au leader. EBay, le numéro un mondial des enchères en ligne, s’est ainsi appuyé sur IBazar pour pénétrer le marché français et l’Europe du Sud. La société a également racheté un acteur local en Chine.
Le niveau d’intégration de la société rachetée au sein du nouvel ensemble est variable. « Lorsqu’il s’agit du rachat d’une part de marché, l’intégration est très forte. En revanche, si l’acquisition a pour vocation d’acquérir une capacité de recherche et développement, la cible reste plus autonome et conserve souvent ses équipes », explique Philippe Pouletty, entrepreneur dans les biotechnologies et président du Conseil stratégique de l’innovation (CSI).
La structure financière des jeunes entreprises innovantes favorise également les fusions-acqusitions. Grâce aux capitaux apportés par les sociétés de capital-risque, les start-up disposent de moyens financiers importants pour se développer. En contrepartie, les fondateurs doivent accepter que leurs actionnaires se désengagent dans un délai court de trois à six ans de leur capital. La règle est donc claire : accepter une évolution capitalistique à brève échéance. L’introduction en Bourse est la solution rêvée. Elle permet souvent aux fondateurs de rester aux commandes et aux financiers de récupérer leur mise sur le marché. Les élus sont toutefois rares. En pratique, la première solution de sortie est la revente à un industriel.
A ce « jeu-là », on constate toutefois que les jeunes entreprises innovantes françaises sont peu nombreuses à entrer en Bourse. La plupart finissent par être rachetées par des acteurs étrangers, principalement des groupes américains. Difficile de ralentir un tel phénomène. Les grandes entreprises qui assurent la concentration sont les pionnières sur une technologie donnée. En matière d’informatique, d’Internet, de logiciels, de biotechnologies, la puissance de la recherche aux Etats-Unis a placé les entreprises américaines en position de force. A lui seul, le pays produit 30 % de l’innovation mondiale en matière de technologies de l’information. En revanche, en téléphonie mobile, les poids lourds capables de jouer le rôle de grands fédérateurs sont européens.
La puissance américaine est en outre assise sur la taille du marché local. Pour commercer sur un marché équivalent au marché américain, un acteur européen doit conquérir au moins cinq pays.
Plusieurs pistes peuvent être mises en oeuvre pour améliorer la situation des entreprises françaises et européennes. En renforçant les efforts de recherche sur des secteurs clés bien ciblés, la France peut espérer devenir pionnière dans quelques filières industrielles d’avenir. Les efforts menés à Grenoble en matière de microélectronique laissent penser que l’Hexagone est armé pour disposer d’une position forte dans les nanotechnologies.
Pour Philippe Jurengensen, le président de l’Anvar, le renforcement du capital-risque en France est aussi une condition indispensable. Il préconise donc de canaliser une partie des ressources de l’assurance-vie vers les entreprises innovantes. Il est également nécessaire d’améliorer le fonctionnement des marchés boursiers pour offrir un vrai relais aux entreprises de capital-risque. Sur ce sujet, un consensus se dessine autour de la création d’un grand marché boursier européen des valeurs de croissance technologiques. Ce « Nasdaq européen » permettrait de lever plus d’argent tout en facilitant les fusions-acquisitions.
A sa manière, Pierre Chappaz l’a vainement cherché. En début d’année, il a bien examiné une introduction à Londres puis a opté pour le premier marché de la Bourse de Paris avant de terminer dans la corbeille de Yahoo ! Au demeurant sans regrets. « Nous ressentons une grande fierté, affirme Sadek Chekroun, le directeur général de Kelkoo. Regardez, notre petite start-up française a réussi à intéresser le géant mondial de l’Internet ! »


Pourquoi les sociétés françaises se font acheter

Après le rachat de Kelkoo par Yahoo ! nous avons posé la même question au ministre de la Recherche et à quatre experts : beaucoup d’entreprises high-tech françaises se font racheter par des groupes étrangers. Jugez-vous cette réalité inquiétante et que préconisez-vous pour atténuer un tel phénomène ?
- François D’AUBERT, ministre délégué à la Recherche.
« Kelkoo a été créé par les chercheurs et les ingénieurs de l’Inria. De tels exemples de succès démontrent que les chercheurs publics ont la capacité de participer directement à la création d’entreprises : c’est un modèle de valorisation de la recherche fondamentale et ces entrepreneurs-chercheurs doivent être félicités. Des parcours exemplaires comme celui-ci tirent la croissance et développent l’emploi de notre pays.
» Il y a aussi un aspect très positif à ce que l’avenir de Kelkoo se poursuive sous l’égide d’une des plus grandes entreprises de l’Internet. Partenariats, fertilisation croisée par les meilleures pratiques des deux sociétés, telles sont les conséquences les plus probables de ce rachat. Malgré tout, ces rachats par des entreprises étrangères témoignent de l’insuffisante continuité entre les primo-investisseurs des start-up et les partenaires ultérieurs de leur développement. Je souhaite promouvoir un véritable tissu d’investissement qui permette aux entreprises les plus prometteuses de se développer de façon autonome. Je vais aussi tenter de promouvoir, auprès de tous, la culture du risque et de l’entrepreneuriat. L’épargne des Français doit pouvoir s’investir très largement dans la création de richesse et d’emplois. Ce ministère de la Recherche sera celui du soutien à l’innovation et du développement d’une économie à haute valeur ajoutée. »
- Philippe JURGENSEN, président de l’Anvar (Agence française de l’innovation).
« Le rachat d’entreprises de haute technologie françaises par des groupes étrangers a ceci de positif qu’il montre la haute performance de nos PME innovantes, compétitives au niveau mondial dans bien des branches. Il peut en revanche avoir un aspect négatif. Si un rachat se traduit par le transfert à l’étranger des unités de R&D du groupe, il y a évidemment une perte pour la nation d’autant plus choquante que ces entreprises ont souvent été aidées par les pouvoirs publics, précisément dans le but de renforcer l’emploi technologique de haut niveau en France. Quant aux mesures permettant d’atténuer le phénomène, elles ne peuvent être de nature réglementaire, mais relèvent d’une politique d’intelligence économique.
» Il faudrait, en fait, inciter les acteurs financiers français à s’intéresser davantage à ces entreprises. Les investisseurs devraient apporter aux PME innovantes les moyens, notamment en fonds propres, de se développer, et pouvoir éventuellement jouer le rôle de « chevalier blanc » en cas de menace de rachat étranger. Tel est d’ailleurs le sens de nos propositions tendant à ce qu’une fraction des sommes collectées pour l’assurance-vie puisse financer le développement des entreprises innovantes, comme cela se fait déjà par ailleurs à travers les FCPI. »
- Philippe POULETTY, créateur d’entreprises de biotechnologies et président du Conseil stratégique de l’innovation (CSI).
« Il n’est pas anormal qu’une fraction des entreprises high-tech soit rachetée par d’autres. Les acheteurs sont les groupes les plus capitalisés et donc assez naturellement les entreprises américaines. Nous souhaiterions bien sûr être plus souvent du côté de l’acheteur que de l’acheté. Mais surtout évitons de mettre en place des mesures restrictives pour freiner ces mariages. Les fusions-acquisitions favorisent l’ensemble de l’économie des entreprises innovantes.
» Ceux qui en bénéficient, ce sont les entreprises les mieux capitalisées. Il est vrai que les marchés boursiers ne fonctionnent pas à un niveau adéquat. Si les introductions en Bourse étaient plus faciles, les offres secondaires courantes, il y aurait moins d’entreprises innovantes européennes vendues. Il est urgent de changer cette situation, en renforçant le capital-risque et en créant un grand marché européen des valeurs technologiques pour permettre aux actionnaires financiers de sortir et aux sociétés de croître. »
- Eddie MISRAHI, directeur associé de la société de capital- investissement Apax Partners.
« Kelkoo est un cas trop isolé à mes yeux. J’aimerais voir plus de jeunes entreprises françaises vendues à des industriels. C’est l’histoire naturelle des entreprises technologiques. Beaucoup d’acquéreurs sont d’origine américaine, mais je constate aussi qu’Alcatel a réalisé plusieurs acquisitions de start-up américaines. Et, au-delà des grands groupes, de très nombreuses start-up se rachètent et croissent par acquisitions.
» C’est du reste ce qu’a fait Kelkoo pour devenir le leader européen sur son marché. Il est vrai que la tâche était plus difficile pour acquérir une dimension planétaire. Une start-up américaine se lance sur un immense marché alors que son homologue européenne doit s’installer dans plusieurs pays pour évoluer sur un marché de taille identique. Sur Internet, les entreprises de taille mondiale sont assez logiquement américaines.
» Ce sont elles qui jouent le rôle de consolidateur final. Mais je crois que nous n’avons pas encore tout vu. Dans quelques années, les SSII indiennes feront leur marché en Europe. »
- Bernard LIAUTAUD, président-directeur général et fondateur de Business Objects.
« Les fusions-acquisitions sont effectivement un phénomène naturel et courant dans notre secteur des nouvelles technologies. Elles s’inscrivent dans un cycle de vie classique : au début, il y a foisonnement d’idées, créations de start-up, puis émergence de leader et enfin consolidation. Mais il est vrai qu’en règle générale les entreprises françaises sont plutôt rachetées qu’acheteuses. Cela pose une vraie question : est-ce que la France est un endroit où les entreprises peuvent se développer et jouer un rôle majeur dans leur secteur ?
» En effet, c’est une chose que de créer une petite entreprise d’une centaine d’employés, c’est tout autre chose de la développer et de la porter à plusieurs milliers d’employés. Pour réussir dans un monde qui va très vite Microsoft n’existait pas il y à vingt-cinq ans , il ne suffit pas de proposer un environnement propice à la création d’entreprises, mais surtout propice à leurs développements. Cela s’inscrit dans un large projet de société partant de l’éducation (qui à mon sens est en retard) à un environnement social (35 heures) et fiscal (coût du travail) moins contraignant. Il y va de l’intérêt national, la France ne peut pas se permettre d’être absente du secteur des nouvelles technologies.

Il faut distinguer rachat dans une logique industrielle et rachat dans une logique financière. La consolidation dans une logique industrielle dans le secteur des NTIC me laisse en général sceptique. Cisco la réussit très bien, mais parcequ'il travaille sur une lingua franqua : l'IP. C'est peut-être également le cas dans les blogs, qui disposent déjà de pas mal de standards ouverts et de fait. Mais en général le coût de l'intégration dans ce secteur est prohibitif. 1 + 1 fait souvent moins que 1. Sans doute parceque tout fonctionne en binaire ;-)

Partant de là, s'il y a autant de rachats à sens unique, c'est sans doute que le rachat est la seule solution au développement, plutôt que la meilleure solution. Donc le coupable est plutôt à à chercher du côté de l'infrastructure financière à mon avis.

Quoi qu'il en soit ça prouve que tout est encore possible. Les choses seront vraiment inquiétantes le jour où on ne voudra même plus nous racheter ;-)

lionel, 27/07/2004 at 21:52

Bonne idée de revenir sur le rachat par Six Apart.
Je t'ai entendu sur BFM ce matin (super les photos en direct, Philippe avait l'air d'halluciner), et j'ai été amusé par la démarche qui a consisté à "vendre l'entreprise au moment de la créer". Pourquoi attendre ?

Xavier Quilliet, 18/10/2005 at 02:45

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